Jeanne est de ces êtres qui retendent l’espérance

Chaque année, le deuxième dimanche de mai est consacré à la fête annuelle de la Ligue du Sud à Bollène, car il est bon qu’un groupe militant se soude aussi bien dans l’effort, la conquête, l’engagement, que dans la joie, la camaraderie et le partage.

Malheureusement pour le centenaire de la canonisation et de l’intronisation de la fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme, réunissant dans une même communion l’Eglise et la patrie, le dernier jour du confinement nous contraint à la retraite forcée. J’en profite toutefois pour vous adresser à tous mes vœux d’enthousiasme et de redressement.

L’esprit de reconquête doit sans cesse nous animer, car lâcher prise serait reculer, pour ne pas dire pire. Il est des retraites nécessaires, des replis stratégiques, mais ils ne sont jamais provoqués par la pensée de céder le terrain par faiblesse ou par goût du repos. La seule excuse à la tentation d’abandonner le combat, malgré les soupirs et la lassitude légitimes, repose sur la nécessité psychologique de se secouer et de remonter à cheval avec encore plus de ferveur à l’envi qu’il n’en fut à l’origine.

L’histoire de Jeanne pour exemple

Pourtant, blessures et horions s’abattent avec force de toutes parts. L’histoire de Jeanne doit sur ce point nous éclairer. Une vie de combat est une vie de martyr. La sainteté est à ce prix. Même, considérons que tout ce qui est bon et juste en ce monde ne peut s’obtenir sans ce don total et permanent. Cela ne signifie pas qu’il suffit de se battre pour être dans le juste et le vrai, car c’est toujours la finalité qui donne la valeur à l’acte. Cependant les objectifs ne peuvent être atteints sans en passer par là. Si vous n’agissez pas, vous ne pouvez prétendre à la victoire. Nulle conquête sans bataille. Nulle vertu sans souffrance. La prudence est fille de l’action. Elle n’est pas un attentisme.

La bataille n’est pas que choc des boucliers et des lances. Avant que de se mesurer à l’Anglais, Jeanne a dû affronter de plus terribles épreuves. Moins sanglantes. Moins physiques. Des épreuves qui ont demandé un courage plus profond et moins démonstratif. Face à elle-même, face à ses parents, face à son oncle, face à Baudricourt, face au gentil Dauphin, face aux juges ecclésiastiques de Poitiers, face aux rudes capitaines, face, enfin, au désespoir de toute une nation, de tous ces peuples de France qui doutaient de la légitimité de leur prince en mal de sacre, qui doutaient du destin de la France et de sa mission si contrarié par l’occupation et les razzia anglaises.

La foi

Remémorons-nous ce fameux passage dans le château de Chinon lorsque Jeanne s’apprête à rencontrer pour le première fois celui qu’elle fera roi. A 16 ans, venue des marches de l’Est, Jeanne ne doute pas de son bon droit et parle avec l’assurance des humbles, que d’aucuns confondent avec l’orgueil. « J’ai parcouru cent cinquante lieues au milieu des bandes armées pour vous porter secours. J’ai beaucoup de bonnes choses à vous dire. Je saurai vous reconnaître entre tous. » Il y a tout dans cette première missive : du courage, de l’audace, de la simplicité, de la hauteur, de l’affection, de l’amour, du don, et enfin ce qui est la source de tout, la foi.

Comment est-elle accueillie ? Avec joie ? Avec soulagement ? Avec espoir ? Nullement… La petite cour réfugiée sur les bords de Loire, loin de Paris et de Reims, se morfond dans sa mesquinerie et l’affreuse dissipation d’un quotidien qui se veut hors du temps et des vicissitudes du réel. On y fait de l’esprit à défaut d’en avoir. On courtise un prince sans royaume. On porte des fourreaux sans épées et des titres sans noblesse. Jeanne y est donc reçue avec une défiance ironique et la supériorité de ceux qui manquent de hauteur. On trouve drôle alors pour mettre ses dires à l’épreuve de faire occuper le trône sans roi au comte de Clermont. Malgré l’intimidation, les chuchotements, les rires étouffés, Jeanne décèle la tromperie et reconnaît parmi l’assemblée ce Dauphin près duquel elle s’agenouille en lui affirmant d’une voix claire, « Je te dis de par Dieu que tu es vrai héritier de France et fils de roi, et que je suis envoyée pour te conduire à Reims afin que tu y reçoives ton couronnement et ta consécration. » Là, les rôles s’inversent. C’est à présent le prince, honteux de son mensonge et terrifié devant la sagacité de l’envoyée, qui tremble et cherche à obtenir les grâces de Jeanne.

L’attitude de la cour n’est pas sans nous rappeler cette fausse superbe qui anime tous ceux qui cachent leur inconsistance derrière le mépris, leur manque de foi derrière le sarcasme. Ce qui unit de manière intime cet ensemble de réactions n’est autre que le mensonge. Non pas la classique et inévitable hypocrisie sociale, nécessaire hommage du vice à la vertu comme l’a formulé le Moraliste. Non, ici, il s’agit bien du mensonge dans toute sa vérité, si je puis oser le décrire ainsi. Comment le reconnaît-on ? Justement à cette défiance vis-à-vis de la pureté et du vrai. Il y a toujours une volonté d’abaisser, de salir, de briser dans l’âme blessée de ces hommes de peu de foi.
Certes les Anglais considèreront Jeanne de la manière la plus honnie qui soit. Ils la traiteront de paysanne, de vachère, de putain, de sorcière, d’ogresse, et de tous les noms que la haine peut invoquer.
Avant eux, les courtisans de Charles verront ce nouvel espoir comme la fin du leur : cette subite intrusion chamboulait toutes les prérogatives, toutes les manigances, tous les petits jeux de pouvoir. Il allait falloir se remettre en guerre, monter à l’assaut, se battre et prouver sa valeur. Mais avant, il ne serait pas dit qu’ils retourneraient se faire trouer la peau par les flèches des Godons sans soumettre Jeanne aux pire épreuves du doute et de la remise en cause. Préfiguration du procès de Rouen, les clercs la soumettent à la question et en concluent « qu’il n’y avait en elle rien de mal ni rien de contraire à la foi catholique, et qu’étant donné la nécessité dans laquelle étaient le roi et le royaume, puisque le roi et les habitants qui lui étaient fidèles étaient alors au désespoir et ne pouvaient espérer d’aide d’aucune sorte si elle ne leur venait de Dieu, que le roi pouvait s’aider d’elle ». C’est ainsi que le rapporte l’avocat au Parlement, Jean Barbin. Derrière la neutralité de l’exposé point déjà tout la cartésianisme politique de la raison d’Etat, ce réalisme d’apostat. D’un côté la pureté de Jeanne. De l’autre le cynisme des magistrats. D’un côté, le « battons-nous » de Jeanne. De l’autre le « servons-nous d’elle » des précurseurs de Cauchon, car c’est le même esprit qui anime les théologiens de Poitiers que les quelques vingt-deux chanoines, soixante docteurs, dix abbés normands et dix délégués de l’Université de Paris qui l’enverront au bûcher. Loin de vouloir aboutir à la manifestation de la vérité, ces gens de robe entendent démontrer ce que l’exécutif leur impose de prouver. Là encore, nous assistons au combat des partisans du mensonge et de celle que la Vérité isole.

L’espoir

« Le ressort détendu de l’espérance a toujours été retendu par un petit nombre d’êtres héroïques », constate Bernanos.
Jeanne, la Sainte qui a connu la gloire des batailles, le faste du sacre, mais aussi l’opprobre de la défaite, la violence de la prison, et la libération du martyr, Jeanne est de ces êtres qui retendent l’espérance au milieu des menteurs et des lâches.

La France est empoisonnée de mensonges et il est naturel d’y voir s’y développer ceux qui font profession de mentir, mais ce n’est pas la première cause du malheur. Le jardinier peut passer son temps à éliminer les mauvaises herbes, s’il ne plante pas la pousse nourricière, son labeur est vain.
Plutôt que de conspuer les menteurs, si nombreux, regardons ce qu’il nous manque.
Brûlons de vérité. Démontrons à la mesure de nos efforts.
Puisse l’exemple de Jeanne, si soumise face aux épreuves, si simple et si forte dans l’adversité, nous guider à travers notre propre combat qui s’inscrit, si modeste soit-il, dans son exacte continuité, celle de voir le bien commun triompher afin que le Christ, roi des Francs, soit restauré sur Son trône et que la France retrouve sa vocation universelle à Son service.