Quelques observations à la suite de l’affaire Benalla

L’uberisation de la paranoïa

Maintenant que l’emballement médiatique reprend son souffle et que la présidence s’est décidée à sortir d’un silence aussi long que suspect, preuve irréfutable de la portée du coup, il s’agit de considérer l’affaire Benalla avec l’esprit d’analyse nécessaire à quelques enseignements pour l’avenir.

L’augmentation exponentielle des dépenses de la présidence en matière de sécurité démontre que le jeune président jupitérien est atteint d’une pathologie classique du pouvoir : la paranoïa. La menace terroriste n’est qu’une justification bancale mise à mal justement par la présence d’un Benalla dans la garde rapprochée. En effet, les effectifs de sécurité ont augmenté de manière suffisamment sensible pour que la Cour des Comptes s’en inquiète dans son rapport annuel. Ce « besoin » immédiat de recrutement, au risque des doublons mais au prétexte de la fatigue des troupes militaires et de police, se chiffre à plus d’un million d’euros. La sécurité représente un tiers de la masse salariale de l’Elysée. Le comble résidant dans l’opacité totale de ces emplois puisqu’il apparaît que le traitement d’un Benalla n’est même pas comptabilisé dans ces nouveaux coûts.

Peut-être Emmanuel Macron a-t-il voulu privatiser la sécurité de la présidence de la République au regard des millions dépensés sur ce seul poste… Par-delà les rumeurs de police politique ou d’espionnage, Alexandre Benalla n’est finalement que l’incarnation d’une forme d’uberisation de la paranoïa présidentielle, laquelle en valorisant des profils atypiques espère sans doute engendrer une saine concurrence dans un domaine réservé. Comme le remarque le sociologue Antonio Casilli, « Dans un État moderne, les forces de l’ordre ont le monopole de la violence. Dans une startup-nation, n’importe quel Benalla peut aspirer à uberiser ce monopole. » De la SNCF au GSPR, Emmanuel Macron met un terme aux régimes spéciaux quitte à froisser les fonctionnaires, et il est certain que la sortie de l’affaire Benalla est en partie due à des vexations internes. De chauffeur pour cacique d’un Parti Socialiste moribond, le jeune Benalla a su prendre le train En Marche pour devenir le Monsieur Sécurité du CEO de la République : derrière le bling-bling, les Français aperçoivent la réalité d’un vigile de banlieue en guise de garde du corps de l’ambitieux du Touquet.

Une situation de blocage sans précédent

Un autre aspect du scandale repose sur la profonde défiance existant entre la haute fonction publique et l’entourage du président de la République. Nul doute que nous assistons à un règlement de compte dans lequel Benalla n’est que le talon d’Achille d’un Jupiter en mauvaise posture. D’ailleurs Benalla le dit lui-même dans Le Monde : « Je suis le maillon faible, je le sais. »

Alexandre Benalla devrait être renvoyé pour son absence de discrétion, une faute professionnelle au regard de ses missions. Là aussi, cet exhibitionnisme est somme toute très contemporain et très problématique.

Outre les manquements déontologiques de Benalla, il faut voir que le président de la République a perdu beaucoup de crédit auprès de ceux qui le servent en promouvant un tel homme. L’heure de la vengeance ayant sonné, souvenons-nous du général de Villiers, il est à craindre un plus grand fossé entre une présidence claquemurée dans sa tour d’ivoire et une administration fonctionnant au ralenti. Méfiance et défiance caractériseront les prochaines années du pouvoir.

De plus, l’impunité avancée par Alexandre Benalla et Emmanuel Macron a désorienté les Français. Celui qui se donnait pour mission de redonner un sens à la verticalité du pouvoir a affiché une déconsidération des institutions qui ne manque pas de lui porter préjudice.

Complot ?

Enfin puisque nous sommes en politique, doit-on voir une main invisible derrière les révélations d’Ariane Chemin ? Sans doute, Benalla n’est-il qu’un scandale résultant d’une conspiration politique, elle-même fortement teintée de corporatisme comme je viens de le souligner plus haut. Il n’en reste pas moins qu’Emmanuel Macron n’a jamais été aussi sérieusement ébranlé dans sa magnificence qu’avec cette affaire qui a vu l’ensemble de ses soutiens médiatiques et politiques douter de son génie. En quelques jours, la façade s’est lézardée et il a fallu peu de temps pour que la Macronie révèle sa fragilité. Jupiter n’est pas encore monté à l’Olympe, Benalla montre qu’il n’est que d’argile.

Cette affaire d’été marque la fin de l’esbroufe, et renforce tous les arguments en faveur du localisme comme seul rempart à la dérive autocratique de nos institutions et comme contre-pouvoir légitime et populaire face à un Etat livré aux bandes et aux mafias.

Le scandale Benalla n’est que l’un des nombreux épisodes de la dérive autocratique inscrite dans les textes et coutumes de la Vème république. Lorsque j’emploie le qualificatif d’autocratique, je le pense dans sa forme arbitraire et antidémocratique, non dans une perspective de commandement légitime. Je le dis avec assez peu de vergogne et sans mitterrandisme à rebours, car j’ai eu à subir dès sa genèse cette république tant vantée parmi les constitutionnalistes de notre pays. Et que sont les constitutionnalistes si ce n’est des juristes du pouvoir, prêts à changer de doctrine avec celui-ci ?