Le Pape, les migrants et… nous

Le voyage à Rome et au Vatican des élus des diocèses de la province ecclésiastique de Marseille, du 11 au 14 mars, a indéniablement été un succès. Près de 300 élus de la région Provence-Alpes-Côtes-d’Azur ont répondu favorablement à l’invitation à Rome de leurs évêques respectifs, dont le maire de Bollène Marie-Claude Bompard, le maire d’Orange Jacques Bompard, ainsi que le conseiller départemental de Vaucluse Xavier Fruleux. Tous trois étaient porteurs d’un message commun à tous les élus de la Ligue du Sud qu’ils ont pu transmettre au Saint Père lors de l’audience privée du 12 mars en la salle Clémentine du palais du Vatican.

Sur le papier, c’était une gageure, disons-le, de réussir à réunir dans un même voyage des élus d’opinions ou de responsabilités parfois opposées, et ce dans la sérénité et la concorde. Cependant la pax romana a tenu bon, et l’Eglise a de nouveau prouvé ses vertus en termes de dialogue et d’apaisement. L’opération de relations publiques de l’Eglise catholique, à l’origine de cette visite officielle, a été parfaitement comprise par tous les élus présents, quels que soient leurs obédiences politiques, leur degré de responsabilité et d’intervention dans le cours des affaires publiques ou même leurs attaches locales.

Dans une démarche de curiosité réciproque, les institutions vaticanes, réputées discrètes voire fermées, ont su montrer leur fonctionnement, exprimer leur conscience des grands enjeux contemporains et manifester leur volonté de ne pas être exclues du débat public aussi bien comme Etat que comme puissance spirituelle.

Pour autant, nous devons remarquer à la lecture ici et là des différentes relations de cette découverte au cœur des institutions catholiques l’étrange pouvoir de la subjectivité. Car, enfin, il semble bien que chacun ait voulu voir et entendre ce qu’il désirait !

Nous en voulons pour preuve certains commentaires péremptoires sur la véritable position de l’Eglise et du Pape concernant la question des migrants, les lois bioéthiques, la place des femmes dans l’Eglise, la finance catholique ou encore les relations du Saint-Siège et de la Chine populaire.

En ce qui nous concerne, les différentes interventions du Pape, en premier lieu, mais aussi des cardinaux et des responsables associatifs que nous avons rencontrés ont pour la plupart été d’une grande prudence et d’un ton diplomatique d’évidence.

Pour être clair, si nous avons en effet eu l’heur de pouvoir écouter les plus hauts responsables du gouvernement de l’Eglise, ce voyage n’a pas comporté de révélations extraordinaires ni de contradictions avec les prises de paroles officielles relatées dans la presse. Le Secrétaire d’Etat du Saint-Siège Mgr Pietro Parolin et le Secrétaire pour les rapports avec les Etats Mgr Richard Gallagher par exemple ont tenu des propos en tous points conformes avec la position connue de l’Eglise notamment contre l’euthanasie.

Si les rencontres comportaient à chaque fois un moment d’échanges après les exposés, le fond des problèmes n’a pas pu être décortiqué avec précision et développements : le cadre officiel de la visite et le programme extrêmement complet de ces trois jours l’empêchaient. Nul ne peut revenir en se vantant de longs dialogues ou de confidences reçues de la part du Saint-Père sur tel ou tel sujet : la chose étant logiquement impossible pour des raisons de protocole lors d’une audience privée de 300 personnes. C’est pourquoi, nous n’avons pas voulu prendre la parole pour raconter ce que tout le monde avait vécu, mais il semble utile aujourd’hui de dire les faits et notre sentiment.

Il est certain qu’à l’instar de l’opinion publique et des médias, les ecclésiastiques ont tous compris l’importance politique que le Pape attachait à la question des migrants. Ces trois jours ont été une parfaite confirmation de cette volonté de communication puisqu’il n’y a pas une rencontre qui n’a pas été ponctuée par une parole à ce sujet. Le point d’orgue de cette intention manifeste a été comme il se doit la rencontre avec le Pape François, précédée d’une adresse de Mgr Pontier, archevêque de Marseille et président de la Conférence des évêques de France. A la veille de l’anniversaire des 5 années de pontificat de François, il a été rappelé que sa première sortie officielle avait été réservée à la visite d’un centre de réfugiés sur l’île de Lampedusa.

 

Dans son allocution, le Pape a été clair dans l’exposé de sa philosophie, mise en exergue sans doute par une traduction un peu fade et fortement influencée par les tabous et valeurs du politiquement correct en vogue. Ainsi François a évoqué « l’estime de l’Eglise catholique pour l’engagement politique quand il est porté par la volonté de créer les conditions favorables d’un vivre ensemble, respectueux des différences », et cela dans une région influencée par la Méditerranée, « riche des diversités qui sont des réelles potentialités au plan humain, économique, social, culturel et aussi religieux. » Dans le cadre de la recherche « du développement intégral de tous », « les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité constituent un repère et un horizon pour l’exercice de vos responsabilités », a martelé le Pape sans risque de froisser les oreilles des frères maçons.

Quant aux questions de société, comprendre la remise en cause du droit naturel par le mariage pour tous, la gestation pour autrui et demain l’euthanasie et l’eugénisme, le Chef spirituel des catholiques en a appelé à l’engagement des personnes de bonne volonté grâce au « développement d’une culture de la rencontre » (sic). Il a toutefois été question de conversion dans cette adresse papale, mais à propos d’écologie : « Vous êtes appelés (…) à ne vous résigner jamais à la disparité sociale, racine des maux de la société, mais à promouvoir une conversion écologique intégrale au service de notre maison commune. »

Enfin, l’acmé de l’allocution n’a pas déçu : « Je pense aussi aux migrants et aux réfugiés qui ont fui leur pays à cause de la guerre, de la misère, de la violence et à ce qui a déjà été fait pour leur venir en aide. Il s’agit de persévérer dans la recherche de moyens compatibles avec le bien de tous, pour les accueillir, les protéger, promouvoir leur développement humain intégral et les intégrer. »

Le soir même, la délégation française a été reçue à la communauté laïque Sant’Egidio par son fondateur Andrea Riccardi. Le Pape lui-même s’y était rendu la veille pour le 50ème anniversaire de l’association humanitaire, preuve de l’intérêt et de l’importance de ce qui est devenu un véritable lobby au cœur de l’Eglise et de la politique italienne. Andrea Ricardi a en effet été ministre de la Coopération internationale et de l’Intégration du gouvernement Monti, l’un des plus impopulaires d’Italie. S’exprimant dans un français parfait, maniant l’ironie avec finesse, l’ancien ministre a su dresser un constat juste du phénomène migratoire que subit en ce moment l’Europe. Profitant de l’occasion, Xavier Fruleux est intervenu lors du débat consécutif : « Venant du sixième département le plus pauvre de France, nous avons grand peine à comprendre et donc à expliquer ce qui apparaît comme une fausse charité : quel sens cela a-t-il d’accueillir des gens dans des conditions comme celles de Calais ou de centres d’accueil mal équipés ? La charité concerne d’abord le « prochain », c’est à dire le compatriote qui vit dans la misère, et non le lointain étranger. Or les premiers sont encore les plus nombreux puisqu’un Français sur sept vit avec moins de 800 euros par mois. Ce sont eux qu’il faut secourir avant de chercher à accueillir tout le monde. »

Quelques minutes après, le maire d’Orange Jacques Bompard a pris la parole en choisissant la métaphore médicale pour traduire son propos. « Dans le constat et les solutions que vous apportez, vous voulez combattre les maux dont souffrent notre société, dont celui de la pauvreté provoquée par l’arrivée massive de migrations, cause de déstabilisations sociales et religieuses majeures en Europe. Vous parez au pire en courant aux urgences, mais vous ne diagnostiquez pas l’origine du mal, et quand on ne s’attaque pas à la racine de la maladie, le patient est condamné à la subir ou à en mourir. Malheureusement je pense qu’un politique qui n’analyse pas et ne s’attaque pas aux causes n’agit pas pour le bien commun, il agit contre même. »

Ces deux interrogations quant au discours d’accueil excessif de populations étrangères a permis à Andrea Riccardi de préciser sa pensée : oui, les migrations sont bel et bien des invasions au sens propre, y compris à l’intérieur du continent africain, comme l’analysait l’historien Jean-Baptiste Duroselle. Or, le rôle d’une communauté auto-consacrée à la paix comme Sant’Egidio, née à l’époque d’une Rome « blanche et chrétienne », est de gérer ces invasions de manière pacifique par la stratégie des bras ouverts du Bon Samaritain, et ce d’autant qu’il faudrait réparer ainsi les torts de la colonisation et pallier les défaillances démographiques d’une Europe vieillissante par la vigueur des jeunes migrants.

A l’écoute de tels propos, tous maintenus et fondés par une vision idéologique du monde et non sur le bon sens, il est devenu clair que des personnes d’influence dans l’Eglise, qui monopolisent actuellement la parole, utilisent la vertu de charité à leurs fins. Ils ne donnent pas seulement la priorité aux autres sur les nôtres. Pour eux, il y a l’Autre, incarné par l’Etranger. Certains les décriront comme des philanthropes naïfs, d’autres reconnaîtront les tenants prométhéens d’une nouvelle Babel, persuadés de réaliser en ce monde la promesse de la Jérusalem céleste.

Sans avoir pu dissiper le trouble qui nous habitait à cause des positions politiques de l’Eglise, nous avons quitté Rome sans aucun doute cependant sur la sagesse de la Providence. Nous savons néanmoins reconnaître et nommer l’ennemi, même lorsqu’il prend les habits de l’agneau.

De plus il y a différents degrés de valeur dans le magistère de l’Eglise. Le positionnement idéologique ou politique de quelques ecclésiastiques n’engage pas heureusement les fidèles dans une obéissance ou une adhésion caporaliste, comme le distingue le droit canon en plusieurs points. C’est pourquoi nous conservons notre sérénité de chrétiens.

Il y a actuellement au sein de l’Eglise, comme dans de nombreux pays et institutions, une véritable lutte entre deux camps qui apparaissent avec force au grand jour. Il y a ceux qui veulent et programment notre disparition. Il y a ceux qui ne veulent pas disparaître.

Il y a les Autres. Il y a Nous.