La politique du pire

Et si le premier des casseurs habitait rue du Faubourg-Saint-Honoré ? Et si le chef des pillards logeait au Palais de l’Elysée ? Sourd au cri de colère du peuple qui s’époumone depuis plus de deux semaines, le gouvernement pratique la politique du pire comme en témoignent les émeutes parisiennes à répétition hebdomadaire : des Gilets Jaunes montés de provinces se voient refuser l’accès des Champs-Élysées, par la violence si nécessaire ; les groupes de casseurs type black-blocs se fixent sur les abcès de fixation et commencent d’affronter les forces de l’ordre ; la situation dégénère ; à la tombée de la nuit, les voyous apparaissent et s’emparent des biens des boutiques dans le tumulte général.

 

Dans une moindre mesure, la situation s’est produite à l’identique à Avignon, samedi 1er décembre. Appelés à un grand rassemblement départemental, les Gilets Jaunes se sont réunis dans le calme devant la cour de la Préfecture extra-muros. Alors qu’il n’y avait ni meneurs ni mot d’ordre, deux individus ont ouvert les grilles de la cour de l’ancienne caserne militaire. La foule s’y est logiquement engouffrée jusqu’à tomber sur une deuxième barrière derrière laquelle les CRS ont immédiatement fait usage de gaz lacrymogènes. La manifestation est alors ressortie en bon ordre et dans le calme en prenant la direction de la mairie de la cité des Papes. Une fois sur place, la Marseillaise a été entonnée, des slogans ont réclamé la démission de Macron, mais il n’y avait toujours pas de chef de troupe ni d’objectif.

Le millier de personnes présent a alors repris le chemin emprunté à l’aller pour retourner devant la préfecture, et sans doute rentrer. Rue de la République, quelques Gilets Jaunes s’aperçoivent d’une force présence policière en contrebas d’une allée latérale : ce sont les appartements du préfet qui sont sous protection. Quelques curieux s’y dirigent. Bientôt ils sont une cinquantaine à s’approcher mi-rigolards mi-protestataires. Ils n’iront pas plus loin. Très rapidement, les forces de l’ordre en formation lancent les premières grenades lacrymogènes. Les esprits s’échauffent, le face-à-face commence. Deux heures durant, les policiers mettront un point d’orgue à disperser tous les Gilets Jaunes présents dans le quartier sous des nuages de fumée et au milieu des familles en promenade. Quelques anarchistes mettront le feu à des cartons et des poubelles. Cependant, nulle trace d’armes ou d’objets pouvant servir à l’émeute : même les éléments politisés ne possédaient au mieux que des accessoires de protection : lunettes de plongée, masques respiratoires. Les tentatives d’arrachage de pavés à la main, pour riposter aux flashballs, seront sans succès. Les pompiers, venus chercher un blessé, essuieront eux-mêmes un tir en règle de lacrymos.

Au crépuscule, des éléments des quartiers, très jeunes, profiteront de la situation pour harceler les forces de police et se replieront en direction de la gare en laissant derrière eux quelques vitrines cassées.

Bilan des courses : les Gilets jaunes désorganisés et non-violents auraient pu rentrer chez eux sans heurts. La fébrilité de forces de police, l’absence de renseignement interne à la manifestation, le laisser-faire accordé à quatre militants équipés pour l’affrontement passif, le spectacle de quelques feux de poubelles ont donné quelques photos spectaculaires aussi vite transformées en guérilla urbaine par des journalistes et des racontars en mal de sensations fortes.

 

L’Etat et son administration temporisent entre maintien de l’ordre et tolérance subie par la généralité du mouvement, surtout hors de Paris. Il s’agit de fonctionnaires qui, par définition, agissent professionnellement et selon les consignes transmises par la plus haute hiérarchie. Aucun périmètre de sécurité, aucun lieu de manifestation n’est mis en place sans l’aval de la Place Beauvau. Comment imaginer alors les allées et venues sans encombre de casseurs identifiés au milieu des Gilets Jaunes, de policiers en civil dont l’affaire Benalla a révélé le rôle ambigu, si ce n’est par l’absence volontaire d’ordre pour interpeller les fauteurs de troubles ? Les nombreuses manifs pour tous ont prouvé en leur temps que la police était capable non seulement d’interdire l’accès des Champs-Elysées, d’interpeller préventivement les meneurs mais aussi d’user de violence à l’encontre de manifestants pacifiques.

Il est donc clair que le gouvernement joue la carte du pourrissement et de l’anarchie, espérant regagner en légitimité sous prétexte d’ordre public. Curieusement, cette tactique d’endurance est un échec.

 

Le point de bascule de l’opinion publique, tant attendu par le gouvernement, se fait attendre et la résilience de l’Etat paraît de plus en plus fébrile. En clair, le jeu est simple : en mettant en première ligne les forces de l’ordre, en favorisant les perturbateurs professionnels, casseurs d’extrême-gauche et pillards de banlieues, les politiciens espèrent s’en tirer à bon compte en favorisant l’amalgame médiatique entre les protestations des Gilets Jaunes et les scènes de chaos, de vols, d’incendies… Or, la machine si bien huilée habituellement se grippe. Des grains de sable viennent contrarier la savante mise en scène. Les plateaux télévisés d’experts deviennent presque contradictoires. L’information directe basculant de smartphones en réseaux sociaux en temps réel court-circuite les chaînes d’information en continue, les éléments de langage et les chiffres du gouvernement : comme si un curieux volubile dévoilait tous les ressorts et les artifices du décor lors d’une représentation théâtrale.

 

Il est temps donc de cesser les frais. Il faut tirer toutes les leçons de la rupture de confiance et de légitimité qui est désormais un état de fait. Il faut que le gouvernement au lieu de favoriser l’anarchie pour tenter de crédibiliser un mouvement, comprenne le message du peuple et annonce d’ores et déjà son départ.